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5 décembre 2008

Tom Waits est l'ami des moments difficiles

Tom Waits est l’ami des moments difficiles. Tandis que deux saucisses de Montbéliard cuisent, je l’écoute. En même temps, je regarde le Grand journal de Canal plus — sans le son. L’agitation simiesque de Jean-Michel Aphatie, le vieil hibou Michel Rocard, le plan de relance de Sarkozy et ses anonymes atones au second plan, tout cela est recouvert par Tom Waits. C’est une expérience intéressante : la plus complète vacuité enfin tue ; la plus parfaite détresse, celle de nous autres pauvres losers, résonnant — dans la plus nette évidence.

Certes, cette troisième bière n’est pas très raisonnable. Certes, Tom Waits m’invite à la boire sans complexe. Mais désormais, c’est Yann Barthès et sa chronique. Yann Barthès a des yeux bleus et une barbe de plusieurs jours ; sa chronique est — rigolote. Et c’est un beau pétard mouillé. — Mes Montbéliard sont prêtes ; restent à chauffer les haricots à la tomate. À mon retour, une suceuse fadasse présente la météo. Elle porte un diadème « bling bling » – elle semble, elle aussi, faire des blagues. Tom Waits la recouvre. Tom Waits la fait disparaître. Et moi, je ne vois aucun préjudice de l’ivresse, je ne vois que ces visages guignolesques. — Comme soudain sous la voix de Tom Waits, ces visages inhumains ont l’air vrai !

— Nous vivons dans un monde plein d’alcool. Cela conserve notre esprit de grâce. — Voilà pourquoi Tom Waits est l’ami des moments difficiles. Car nous vivons dans un monde de merde ; et Tom Waits sait le rendre magnifique.



7 septembre 2008

Poisson

— C’est ici qu’on m’a dit : vive le hikikomori.

Sans mot dire, sans miracle, je plongerai le poing. Des pangas remueront jusqu’au fond du bassin — une femme enceinte pissera.

Poisseux branchages — nos doigts malades. Il y a ceux que l’on mange et ceux que l’on nourrit. Ô CHRIST ! Tu sens d’ici, l’origine courbée — Ève ! ou Avril Lavigne, nanifiée.

Adieu Neptune, le secours d’un filet. Que deviennent tes grands airs de capitulation ?

[Si j’étais Président — ça n’arrivera sans doute pas —, je rebaptiserais les Champs Elysée : Avenue Robespierre.]

Point.

Ci-gît la violence, ci-gît l’aigle bleu. Et la farce tragique où l’on glisse et se plisse. Ne dis pas de me taire, ne dis pas de parler ! Dis-moi juste le geste et l’esquive prochaine. Oui, quels mutuelles, assurances, Cac 40 ? Quels foutages, quels ombrages, quels silences ?

Ne me donne qu’une envie, comme révolte de fièvre : coller mon membre à ton cul et ma bouche à ta nuque.

Ô Sirène….

18 août 2008

Les Moustiques

À la fin du monde, tout cela ne comptera plus du tout.

En attendant, des moustiques volent autour de moi ; j’en sens parfois certains se poser sur ma peau, mais c’est souvent une fausse impression. Tout à l’heure, un papillon de nuit s’est mis à tournoyer dans la pièce, d’une lumière à l’autre. Puis il s’est approché de la bougie et j’ai pensé au poème de Francis Ponge. Surpris par la chaleur de la flamme, le papillon eut un mouvement de recul et se prit les ailes dans la cire bouillante près de la mèche. Il eût quelques soubresauts et s’enfonça un peu plus ; alors, déjà mort ou résigné à le devenir, il ne bougea plus. Moi, je regardais Lost in Translation à la télévision et j’éprouvai une compassion étrange pour l’insecte prisonnier. Le film était assez mauvais. Il n’était pas anodin comme production de l’époque : une jeune fille riche et un riche acteur ringard s’emmerdaient ensemble dans un palace de Tokyo. Je me demandai si le papillon allait être consumé par le feu ou s’il resterait plongé dans la cire jusqu’à la fin. Puis j’allumai une cigarette, bien conscient que la fenêtre laissée ouverte pour aérer permettait à de nombreux moustiques d’entrer. Je ne pouvais rien y faire.

À la fin du film, je me suis senti las. Je commençais à m’endormir, à demi vautré sur le canapé. La choucroute m’avait donné des gaz ; j’avais pété plusieurs fois en regardant Bill Murray. C’est peut-être pour ça que je ne suis pas allé me coucher tout de suite. Dans ton sommeil, il était peu probable que tu sentisses mes flatulences ; cependant, je préférai m’assurer d’une accalmie avant de te rejoindre. C’est ainsi que je me suis retrouvé devant l’ordinateur, pensant que je devais écrire.

Le ventilateur de l’ordinateur ronronne : de l’air chaud est évacué de la tour. Le bruit étouffe celui des moustiques qui entrent avec l’air pur par la fenêtre ouverte. La pièce est une sorte de sas, un entre deux mondes. C’est un petit espace, presque un interstice, un isthme. C’est là que je suis vivant. C’est là que tu l’es aussi. Entre deux agitations mondiales et sous l’assaut des moustiques.

Leurs piqûres sont trop nombreuses.

 

© Simon Gris | http://www.simongris.com | simon.gris@laposte.net