Je remets les pieds et toute ma carcasse à Strasbourg. Ça fait trois ans que je n’y suis pas allé. J’aurais bien photographié le parlement européen — l’architecture de ce genre de bâtiment est toujours tristement significative ; mais je suis de sortie en famille et ce n’est vraiment pas un endroit où traîner un enfant. À peine sorti du tramway, je photographie donc la cathédrale entourée de touristes gras et bruyants, de vendeurs de fausses Rolex noirs. Le soleil de midi cogne pas mal les caboches : je m’engage dans un maigre couloir, entre terrasses encombrées, passants à contre-courant et étalages de bracelets en cuir à votre nom.
Plus loin, je découvre dressés dans la rue des miroirs en forme de silhouette humaine — on dirait quelque carton grandeur nature de héros de cinéma. En lettres rouges, je lis sur les silhouettes : « Acteur ou spectateur ? » ; par chance, je ne m’approche pas assez pour voir mon propre reflet. Au-dessus du slogan, le logo de Médecins Sans Frontières. « Oh ! Punaise ! » lâché-je avec dégoût. Quelle obscénité ! « Ça vous intrigue, Monsieur ? » Je me retourne vers un digue en polo blanc au même logo. Une vraie tête de salopard. « Non, lui réponds-je. Ça me fait mal. » C’est en effet dégueulasse comme procédé. Ne sera-t-on jamais généreux que parce que l’on se sent coupable ? N’accordera-t-on jamais confiance à ce genre de maquereau que parce que l’on se sent égoïste ? Il faut toujours que se pointent ce genre de connards à petite bite et bonne conscience pour vous empoisonner la vie. J’aurais pu lui dire qu’il y a quelques jours, ici même, les leaders du Monde Riche s’étaient demandé si attaquer l’Iran ne serait pas un bon remède contre la crise, et que son Kouchner sans frontières en ex-chef est l’un des plus fervents partisans de cette idée… La guerre, c’est mal, ça tue les ch’tits nenfants ; la guerre, c’est mal sauf lorsque elle est faite par les Etats-Unis ou Israël — naturellement. Mais les racketteurs de ce genre sont soit complètement dégueulasses soit complètement abrutis — et souvent les deux à proportion égale. Inutile donc d’argumenter. Tandis que je m’éloigne, le digue me lance d’un ton énervé : « Hé Monsieur ! Alors vous êtes un spectateur ! » Et il pointe sa silhouette en miroir du doigt. « Oui, je suis un spectateur, réponds-je avec mépris. Et vous, vous êtes UN ACTEUR ! » Ça lui a bizarrement cloué le bec, au comédien sans frontières. — Un acteur du mal, ajouté-je pour moi-même, avec une emphase assez ridicule.
Je passe le reste de ma journée strasbourgeoise à photographier les immeubles et me faire alpaguer par les mendiants, les pétitionnaires et les tapeurs de clope. J’oppose un refus poli mais résolu à chacun de ceux-là. L’un des mendiants, neuf ans tout au plus, me montre le ciel du doigt et insiste et insiste et insiste — non, lui réponds-je, non, non. Il s’en va en me tirant la langue. La pétitionnaire soupire car je ne daigne pas m’intéresser à son association pour les enfants SDF. Enfin, un tapeur de clope m’appelant « Chef » me propose de m’acheter la cigarette que je suis trop « ric-rac » pour donner. Non, lui dis-je, avant de me faire de nouveau héler par une ado à iPod dont la voix et la musique se déplacent comme une onde de choc...! Il est décidément difficile de connaître un moment paisible à Strasbourg, aujourd’hui.
Rentré chez moi, Microsoft Messenger, je raconte ces pathétiques petites aventures à un ami. Je dis qu’il me faudrait grandir et digérer mon amour déçu de l’humanité. Sinon je vais finir par haïr tout le monde.
« Je crois que nous ne sommes pas dans une période propice pour avoir foi en l’humanité, me dit-il, mais il y a des gens qui valent le coup.
— Oui, réponds-je. Mais le particulier ne décide pas du général, je ne vais pas te l’apprendre. Les quelques individus valables ne sauvent pas l’humanité.
— Je vais faire mon dialecticien, en disant que l’humanité est davantage accomplie chez certains que chez d’autres. »
Y a-t-il beaucoup d’acteurs parmi ceux-là ?
24 avril 2009
Comme un spectateur, à Strasbourg
5 décembre 2008
Tom Waits est l'ami des moments difficiles
Tom Waits est l’ami des moments difficiles. Tandis que deux saucisses de Montbéliard cuisent, je l’écoute. En même temps, je regarde le Grand journal de Canal plus — sans le son. L’agitation simiesque de Jean-Michel Aphatie, le vieil hibou Michel Rocard, le plan de relance de Sarkozy et ses anonymes atones au second plan, tout cela est recouvert par Tom Waits. C’est une expérience intéressante : la plus complète vacuité enfin tue ; la plus parfaite détresse, celle de nous autres pauvres losers, résonnant — dans la plus nette évidence.
Certes, cette troisième bière n’est pas très raisonnable. Certes, Tom Waits m’invite à la boire sans complexe. Mais désormais, c’est Yann Barthès et sa chronique. Yann Barthès a des yeux bleus et une barbe de plusieurs jours ; sa chronique est — rigolote. Et c’est un beau pétard mouillé. — Mes Montbéliard sont prêtes ; restent à chauffer les haricots à la tomate. À mon retour, une suceuse fadasse présente la météo. Elle porte un diadème « bling bling » – elle semble, elle aussi, faire des blagues. Tom Waits la recouvre. Tom Waits la fait disparaître. Et moi, je ne vois aucun préjudice de l’ivresse, je ne vois que ces visages guignolesques. — Comme soudain sous la voix de Tom Waits, ces visages inhumains ont l’air vrai !
— Nous vivons dans un monde plein d’alcool. Cela conserve notre esprit de grâce. — Voilà pourquoi Tom Waits est l’ami des moments difficiles. Car nous vivons dans un monde de merde ; et Tom Waits sait le rendre magnifique.
18 août 2008
Les Moustiques
À la fin du monde, tout cela ne comptera plus du tout.
En attendant, des moustiques volent autour de moi ; j’en sens parfois certains se poser sur ma peau, mais c’est souvent une fausse impression. Tout à l’heure, un papillon de nuit s’est mis à tournoyer dans la pièce, d’une lumière à l’autre. Puis il s’est approché de la bougie et j’ai pensé au poème de Francis Ponge. Surpris par la chaleur de la flamme, le papillon eut un mouvement de recul et se prit les ailes dans la cire bouillante près de la mèche. Il eût quelques soubresauts et s’enfonça un peu plus ; alors, déjà mort ou résigné à le devenir, il ne bougea plus. Moi, je regardais Lost in Translation à la télévision et j’éprouvai une compassion étrange pour l’insecte prisonnier. Le film était assez mauvais. Il n’était pas anodin comme production de l’époque : une jeune fille riche et un riche acteur ringard s’emmerdaient ensemble dans un palace de Tokyo. Je me demandai si le papillon allait être consumé par le feu ou s’il resterait plongé dans la cire jusqu’à la fin. Puis j’allumai une cigarette, bien conscient que la fenêtre laissée ouverte pour aérer permettait à de nombreux moustiques d’entrer. Je ne pouvais rien y faire.
À la fin du film, je me suis senti las. Je commençais à m’endormir, à demi vautré sur le canapé. La choucroute m’avait donné des gaz ; j’avais pété plusieurs fois en regardant Bill Murray. C’est peut-être pour ça que je ne suis pas allé me coucher tout de suite. Dans ton sommeil, il était peu probable que tu sentisses mes flatulences ; cependant, je préférai m’assurer d’une accalmie avant de te rejoindre. C’est ainsi que je me suis retrouvé devant l’ordinateur, pensant que je devais écrire.
Le ventilateur de l’ordinateur ronronne : de l’air chaud est évacué de la tour. Le bruit étouffe celui des moustiques qui entrent avec l’air pur par la fenêtre ouverte. La pièce est une sorte de sas, un entre deux mondes. C’est un petit espace, presque un interstice, un isthme. C’est là que je suis vivant. C’est là que tu l’es aussi. Entre deux agitations mondiales et sous l’assaut des moustiques.
Leurs piqûres sont trop nombreuses.
25 octobre 2007
Liberté
La célèbre statue de la Liberté éclairant le monde est l’œuvre du sculpteur Frédéric-Auguste Bartholdi, né en 1834 à Colmar. Il est donc naturel de trouver une réplique de la statue dans cette ville, réplique inaugurée en présence du député-maire et de Bernadette Chirac, le 4 juillet 2004. Date symbolique.
L’autre fait symbolique est le cadre où l’on trouve la statue : elle est plantée au milieu d’un rond-point en pleine zone commerciale. C’est donc sur le parking des magasins Darty et Atlas, ou encore sur celui de l’hôtel Formule 1, que l’on peut mieux l’observer. Toutefois, il est difficile à hauteur d’homme de la regarder sans voir en même temps les panneaux lumineux de ces enseignes.
Lorsque j’ai découvert cet endroit, en janvier 2006, je considérais déjà que la grande escroquerie du système capitaliste était de réduire le concept de liberté à l’acte de consommation, cependant je n’imaginais pas trouver un endroit qui exprime cette idée avec autant d’évidence, de but en blanc : la liberté trônait au milieu des magasins et des camions de marchandises ; telle était sa place légitime. Et sûrement rares étaient les personnes qui y trouvaient à redire.
Tandis que je faisais le tour du rond-point et consommais cette incroyable obscénité, j’arrivai sur un embranchement moins éclairé où quelques prostituées attendaient. Telle était leur place également. Et c’est pour elles que j’éprouvai de la compassion.
28 mars 2007
Commission européenne
Le Berlaymont est le bâtiment bruxellois qui accueille la Commission européenne. Je l’ai photographié en mai 2005. Il restait trente jours de campagne avant le référendum sur l’adoption du traité constitutionnel européen ; j’avais décidé de voter « non ».
En découvrant ce bâtiment dont l’architecture n’était que grilles, je ressentis un certain malaise, comme un grincement de dents. On aurait dit une forteresse, le château de Kafka. C’était une confirmation sensible des dérives du projet européen. C’était également grossier et caricatural, comme un décor de film apocalyptique — pour de faux.
Et l’Europe comme symbole d’un continent uni et pacifié, terre des Droits de l’Homme et de la liberté, l’Europe n’existait plus. Seule cette structure de métal et de béton subsistait ; elle était traversée de longs couloirs bordés de bureaux et de salles de réunion — où transitaient des personnes similaires et sans chair.
À travers de grandes baies vitrées, je pouvais voir le rez-de-chaussée du bâtiment. Derrière des comptoirs, des hôtesses en uniforme étaient immobiles. Je vis également les barrières successives et les contrôles de sécurité que j’allais passer en entrant.
En entrant par une énorme porte automatique aussi opaque que blanche.
10 juillet 2005
Toulouse
Toulouse, lumière orangée, murs de brique, rose jusqu'aux pieds qui, sur tapis délavé, slaloment entre les crottes. Je n'aime pas cette ville, a priori. La chaleur qui s'affiche, comme dans toutes les villes du sud de la France, révèle, avec une amère obscénité, l'austérité — ou plutôt l'ennui : perpétuelle légèreté.
Lourdeur, également, du soleil sur les épaules et la tête. Cette ville narcissique ne se laisse photographier que dorée, rayonnante, comme une jolie fille qui sourit tout le temps, du persil entre les dents.

